Renoir
était atteint de rhumatisme polyarticulaire inflammatoire déformant atteignant
de manière prédominante symétrique et bilatérale ses mains, mais aussi genoux, rachis. De son début en 1897 jusqu’à sa mort en 1919, la maladie n’avait
cessé d’évoluer, elle était chronique. Ses mains, principalement affectées,
s’étaient considérablement déformées. La
maladie s’accompagnait d’une atteinte de l’état général et de manifestations
systémiques au niveau de l’œil, poumon etc.
Le tableau
de la maladie que présentait Renoir, est de nos jours suffisamment précis, pour faire porter le
diagnostic de polyarthrite chronique évolutive d’autant qu’il serait associé à
un marqueur : le facteur Rhumatoïde, une
immunoglobuline témoin d’une maladie auto-immune (hyperactivité du système immunitaire à l'encontre
de substances ou de tissus qui sont normalement présents dans l’organisme). Il ne
pouvait en être ainsi du temps de Renoir.
Quelle était donc la nature des rhumatismes de Renoir.
Parmi les rhumatismes chroniques
inflammatoires deux maladies étaient très anciennement connues : la goutte et l'arthrose. Une troisième maladie était venue compléter le trio la polyarthrite chronique évolutive. Toutes
ont été longtemps confondues sous la dénomination d’arthritisme
La polyarthrite chronique évolutive (PCE) serait d'apparition récente puisqu'on n’en trouve pas de trace dans la littérature avant une thèse de 1800. Les déformations si particulières de la maladie, notamment au niveau des mains n'ont pas été retrouvées sur les squelettes anciens. Elles ne figurent pas non plus sur des tableaux de peintres avant le XVIIe. Ce diagnostic est en effet probable dans « Les trois grâces » de Rubens, les mains de la femme de gauche montrant les déformations caractéristiques.
La
connaissance de l’arthrose était acquise cliniquement bien avant qu’elle
ne soit authentifiée par la radiologie et le diagnostic de la maladie était
possible, au moment où Renoir développait ses rhumatismes.
L’acte de naissance de la PCE date de
1800 avec la thèse d'Auguste Landré-Beauvais " Sur la goutte asthénique
primitive." La première bonne description se trouve également dans une
autre thèse, celle de Charcot (1853). Il y décrit les déformations des mains
crées par "le rhumatisme articulaire
progressif". Dans cette thèse il séparait nettement la PCE de
la goutte, mais la différenciait assez mal de l'arthrose. Dans "Traetise
on gout and rhumatic gout", Alfred Baring Garrod (1859) donnait une
description de la PCE qu’il baptisait arthrite
rhumatoïde bien distincte de la goutte. Il fallait attendre les
études anatomopathologiques de Nicols et Richardson (1907) pour que la
polyarthrite chronique évolutive soit clairement séparée de l’arthrose.
Il est clair que comme l’écrivait
Jean Renoir, ces rhumatismes chroniques inflammatoires et déformants
étaient un mystère. Un mystère d’autant plus réel que souvent on donnait à la
PCE des dénominations qui pouvaient égarer le
diagnostic. Goutte asthénique primitive de Landré, Rhumatic
gout de Garrod. Georges Huisman attribue les mains déformées de
Renoir à la Goutte :
«
En 1902 sa santé décline
progressivement. Pour finir ses mains seront déformées par la Goutte. »
Il est vrai que devant la réaliste et brillante
description de la goutte que présentait le personnage Chanteau dans le roman
« Joie de vivre » de Zola
(Rougon-macquart) on est confondu par la ressemblance des deux hommes (Renoir
et Chanteau) : mains déformées, malades figés dans un fauteuil. Cependant
contre le diagnostic de goutte chez Renoir on note d’une part qu’il n’avait
jamais présenté les crises aigües douloureuses nocturnes au niveau du gros
orteil signe pathognomonique de la maladie goutteuse et que d’autre part les mains n’étaient pas déformées
par les tophus de la goutte. L’arthrose était assez facile à différencier, même
avant l’argument radiologique pour ne pas être retenue dans le cas de Renoir d’autant que dès
le début du XXe siècle les deux maladies PCE et arthrose pouvaient être catégoriquement
différenciées par les études anatomopathologiques. On peut donc par élimination
ne garder que le diagnostic de polyarthrite chronique évolutive.
L’incidence
de la maladie dans la pratique de son art.
Chez Renoir peinture rythme avec maladie. Il a du mal à travailler car il souffre et du mal à réaliser nombre
de commandes de tableaux qu’on lui demande, le portrait de Madame Robert de
Bonnières entre autre. Et l’on comprend ses difficultés.
* Nous
sommes en 1912-1913, Gabrielle (parente
de Madame Renoir, modèle privilégié de l’artiste) est toujours là près du
peintre pour l’aider :
« Mais
comment peut-il peindre ? Demandons-nous à cette femme. Je lui place les
pinceaux entre les doigts et les retiens avec les cordons, les rubans que vous
avez vus. Parfois ils tombent je les lui remets, mais ce qu'il y a de plus
surprenant en M Renoir ce sont ses yeux de lynx. Parfois il me dit d'enlever,
là, sur la toile un poil de brosse qui s'est collé. Je cherche je ne trouve pas
et c'est monsieur qui me le montre, minuscule, caché dans un empâtement. »
* Nous sommes en 1917, deux ans avant
sa mort. Jean Renoir se souvient :
« Alors qu’il ne peut plus
marcher et que son état général s’altère de plus en plus, il est à Cagnes sur
mer dans le domaine des Collettes qu’il vient d’acheter. A ce moment là il ne
pouvait absolument plus marcher. Quand il fut dans un état d'extrême faiblesse
- ce fut l'état de ses dernières années - et voulant peindre jusqu'à son
dernier souffle il se fit construire un atelier en verre duquel il pouvait voir
son "modèle" nu dans le jardin. Il fut un magnifique exemple humain
de courage. »
* Nous sommes en 1918. La littérature est
abondante concernant sa volonté de peindre qui ne diminue pas :
« Et
c'est dans cet état physique qui serait
pour tous les autres hommes, un enfer, que Renoir va peindre ses plus
magnifiques œuvres, dépassant ses œuvres de jeunesse et de maturité. »
« Renoir obéit à un système de travail
si acharné qu'il a déjà à 60 ans, les signes de la vieillesse : son visage
était ravagé, creux, plissé, les poils de sa barbe clairsemés et deux petits
yeux clignotants brillaient humides, doux et bons sous des sourcils
broussailleux… »
*
Nous sommes en 1919, l’année de sa mort, il va au plus mal et pourtant
seul le travail peut le soulager :
«
En septembre 1919, Renoir n'est plus qu'un squelette, vivant tourmenté par la
douleur, un paquet d'os et de peau que rien ne peut apaiser que la peinture. »
Cet homme ne s’arrêtera jamais. Alors qu’il ne peut
plus marcher et que son état général s’altère de plus en plus, alors que ses
mains sont déformées et atrocement mutilées, alors qu’il est invalide à cent p.
cent, il va réaliser une toile qui sera le sommet de son art. Pour cela
il fait construire un chevalet mobile spécialement conçu pour rouler sur un
cylindre. Travaillant assis, des jours durant, il va peindre « Les Baigneuses »1918-1919, une
toile dont il était fier. Il s’en était entretenu avec le peintre Henri Matisse
en lui disant qu’elle était le sommet et la synthèse de son art.
Connaissant l’attachement de leur père à cette toile, ses enfants en feront don
à l’Etat.
Les Baigneuses 1918-1919
Non content de poursuivre sa peinture et en dépit de
son état de santé, il veut encore aller plus loin et se mettre à la sculpture.
Pour Renoir, ce sont les yeux qui remplacent les doigts malades, inutilisables,
dictant et corrigeant les formes
façonnées par des mains « empruntées » à un élève de Maillol, Richard Guino.
Sur ses indications il réalise un magnifique bronze la « Vénus
victorieuse », c’était son grand désir.
" Sous
ce soleil on a envie de voir des Vénus de marbre ou de bronze mélangées aux
feuillages."
Une fois de plus pendant l’hiver de 1919 il va prendre froid :
« Mais
il avait peut être pris froid dans son jardin de Cagnes. Il eut une congestion
pulmonaire au cours de laquelle il lui arriva de faire allusion, mais sans
geindre à sa fin probable "je suis foutu" disait-il. Toutefois ce
n'est pas expressément de sa congestion dont il est mort. Il eut un arrêt du
cœur (il aurait toujours eut cet organe
très délicat) de sorte qu'il échappa aux douleurs de l'étouffement, classiques
dans la congestion mortelle. »
Le 2 décembre 1919 alors qu’il venait
de terminer une Nature morte avec des pommes, il fermait les yeux pour
toujours. Mais avant de mourir, les deux médecins près de son lit ayant parlé de chasse et de bécasse, le peintre de
courage, demandait une dernière fois qu’on lui apporte ses pinceaux.
