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17 juin 2024

Le suicide de van Gogh (suite)

 

 

 Article 2

                               La Maladie de Vincent van Gogh

  

Cet article cherche à faire oublier la notion de  « la folie de van Gogh » tout en ressuscitant et affirmant le diagnostic de « l’épilepsie »  suspectée   par les médecins traitants d’Arles et de Saint Rémy de Provence. Il leur manquait des acquis nouveaux pour affirmer et préciser nature et siège de cette épilepsie.

1  1)    Le diagnostic des médecins premiers médecins traitants

   Délaissant les diagnostics égarés, fantaisistes et autres, produits par plus de  cinquante médecins, nous retiendrons, celui de l’épilepsie mentionnée par les deux médecins traitants les docteurs Félix Rey et Auguste Peyron :

« Sorte d’épilepsie caractérisée par des hallucinations  et des épisodes d’agitation confusionnelle dont les crises étaient favorisées par des excès alcooliques. »  Dr Rey

«… J’estime en conséquence de tout ce qui précède que van Gogh est sujet à des attaques d'épilepsie fort éloignées les unes des autres  » Dr Peyron.

B   2)    Vers la précision de l’épilepsie de Vincent van Gogh

                 

1 -Forme généralisée

            En son temps, Hippocrate avait décrit ce qui était connu de la maladie à savoir la crise épileptique. Elle débutait par un cri, le malade  perdait  connaissance,  chutait brutalement,  son corps se raidissait entrecoupé de convulsions, puis il sortait lentement d’une  torpeur amnésique. La crise était parfois associée à des troubles psychiques.

Tous les éléments de cette crise ordinaire ont été signalés chez Vincent par les médecins traitants sauf les convulsions décrites par lui-même. Van Gogh connaissait parfaitement les signes de la crise épileptique pour en avoir lu la description chez l’écrivain Russe Dostoïevski atteint de la même maladie. Par ailleurs les « troubles psychiques » signalés initialement comme parfois associés à la crise, ont été dès 1940 dissociés par le professeur Mairet titulaire de la chaire des Maladies mentales et nerveuses, (ancien Maître du Docteur Rey) et dont un article sur le sujet était paru en 1889 dans la Revue de Médecine comme étant une forme clinique à part «l’épilepsie psychique ». 

La crise épileptique, dite ordinaire, est la forme généralisée  de la maladie épileptique. Si elle caractérise la maladie au point de l’identifier en sa présence, elle ne résume pas toute la maladie qui comprend aussi des formes larvées : dites partielles quand la symptomatologie est incomplète au regard de la forme généralisée ou localisées quand la symptomatologie indique une zone cérébrale précise.

                  2 - Formes larvées

En 1860 les travaux de Benedikt Karl Morel introduisaient la notion d’épilepsie larvée.

« Sous la dénomination d'épilepsie larvée, j'ai décrit une forme d'épilepsie qui ne se manifeste pas au travers de véritables attaques, ni grandes ni petites, mais bien par tous les autres signes qui accompagnent ou précèdent les crises qui caractérisent l'épilepsie ordinaire, »

Beaucoup plus tard J. Aussoleil (élève de J Rey) dans sa thèse de Docteur en  Médecine soutenue en 1890 à Montpelier s’était également intéressé à cette  forme de l’épilepsie :

« crises dramatiques mais sans (convulsions) pendant lesquelles  le malade étranger à lui-même  (absence) ne maîtrisait plus ses pensées ses faits ni ses gestes ».

La description de Morel, faite chez des malades hospitalisés,  se complétait pour les ambulatoires par d’autres manifestations : des accès de fureur soudains et immotivés (Vincent jette un verre d’absinthe au visage de Paul Gauguin) ; une fréquente irritabilité (une des causes de la mésentente entre van Gogh et Gauguin dans le projet d’un Atelier du Midi) ;  des amnésies (au lendemain de l’épisode de l’absinthe jetée au visage de Gauguin il n’avait pas conscience de ce geste); enfin et surtout  des hallucinations sensorielles auditives et visuelles très souvent ressenties par van Gogh.

Henri Gastaut neurologue à Marseille  reprenait et précisait le descriptif de Karl Morel. Il mentionnait des données d’une grande importance tant elles évoquaient le cas de van Gogh. Des bouffées de rage habituellement contenues et suivies de remords (ainsi après le départ de Gauguin, l’amnésie de Vincent ayant disparue, il écrivait à son camarade pour lui faire part de ses regrets. Il en parle également au docteur Peyron). Dans son étude le professeur Gastaut notait aussi que chez des malades ambulatoires auto-agressions et suicide étaient plus fréquents que l’hétéro-agression. Ceci nous ramène à l’épisode de l’oreille coupée mais également au suicide sur lequel nous reviendrons.

              Les travaux de Morel et Aussoleil, prenaient une autre dimension lorsque un demi-siècle plus tard ce qu’ils avaient décrits trouvé une justification dans la classification électro clinique des épilepsies d’Henri Gastaut (voir le tableau) :

  

                             classification des formes cliniques de l'épilepsie
 épilepsies partielles débutantes pouvant s'étendre et de Petit mal passer au Grand mal

La possibilité d’enregistrer, sur un tracé, l’activité d’une zone cérébrale avec un électroencéphalographe (EEG) obtenue  par Hans Berger en 1920 permettait de faire le tri parmi les différentes présentations cliniques de l’épilepsie. Cette classification avait le mérite de faire apparaitre clairement une forme généralisée de la maladie épileptique (grand mal) et des formes larvées dites partielles (petit mal). Les convulsions  symptôme spécifique du Grand mal, non authentifiées chez van Gogh, orientaient le diagnostic vers une forme partielle de la maladie. Par ailleurs le Petit mal épileptique pouvait  cliniquement être affirmé quand il y avait des « absences ». Vincent van Gogh avait une épilepsie partielle, mais laquelle. Sa localisation et la cause d’une souffrance à ce niveau sont-elles connues ?   

C3) Vers un diagnostic lésionnel

Un rappel de l’anatomie du cerveau est indispensable. Notre cerveau est divisé en régions : frontale, pariétale, occipitale et temporale. Chacune d’elle comporte des zones plus petites qui  génèrent des fonctions précises. Ce sont les aires cérébrales. Ces aires  donnent lors d’une stimulation électrique des signes en concordance avec ceux qui apparaissent au départ d’une épilepsie partielle. Ainsi des hallucinations (olfactives, auditives) correspondent à une stimulation temporale supérieure. Or Vincent van Gogh souffrait d’hallucinations sensorielles (visuelles ou auditives) indiquant donc l’existence d’une souffrance temporale supérieure.

« Les visions effrayantes de vos crises, ne sont pas la réalité, mais des hallucinations et vous n’êtes pas responsable des actes commis pendant ces crises. »  

Chez moi observe Vincent  « c’était à la fois la vue et l’ouïe qui était trop sensibles, hallucinations intolérables »

Voilà donc la localisation de la maladie de Vincent connue épilepsie larvée de siège temporal.

Vincent van Gogh avait tous les signes d’une souffrance temporale. Était-t-elle lésionnelle ? En l’absence d’investigations cérébrale spécifiques il est difficile de l’affirmer. La plupart des historiens d’art, retiennent comme possible lésion temporale, la présence d’une dysmorphie craniocérébrale visible sur une photographie montrant nettement une dissymétrie au niveau du menton et qui serait secondaire à une souffrance temporale survenue lors de l’accouchement difficile de la mère. Dans le contexte d’une recherche lésionnelle il faut rappeler ses  antécédents de traumatismes cérébral probables lors des deux chutes d’un arbre.


                                                              Vincent van Gogh 1871
 Littérature consultée

Antonin Artaud : Van Gogh Le suicidé de la société Paris, K éditeur, 1947 ; réédition. Paris, Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 1990

Gastaut Henri: La maladie de Vincent van Gogh envisagée à la lumière des conceptions nouvelles sur l'épilepsie psychomotrice. Ann. Méd. Psychol., Paris, 114, 196-238, 1956.

Ingo F. Walter – Rainer Metzger  Vincent Van Gogh – L’œuvre complet -  Peinture – Taschen 2001

Jan Blanc -  Ni Dieu ni Maître – Citadelles & Mazenod 2017

K. Jaspers Strindberg et Van Gogh. Swedenborg-Hölderlin. Etude psychiatrique comparative. Les Editions de Minuit, 1993.

Martin H.A. La Maladie de van Gogh - le mystère d'une fin tragique 1994 - Buchet/Chastel.

Murphy Bernadette. L’oreille de Van Gogh – Rapport d’enquête – traduit de l’anglais par Catherine Le Bœuf – Actes Sud 2017

Penfield (W) et Jasper (H) Epilepsy and fonctional anatomy of the human brain. (1 vol, 986 p) Boston, 1954 Little edition.

Rewald John. Histoire de l’Impressionnisme – Nouvelle édition entièrement refondue revue et augmentée – Edition Albin Michel Pais 1986

Steven Naifeh et Gregory White Smith : Van Gogh the life Flammarion, 1994

 

25 mai 2024

Le Suicide de Vincent van Gogh

 Avertissement

             


                    Ce premier article (il y en aura trois)  se penche sur le « Suicide » de Vincent van Gogh, un acte qui consiste délibérément à se donner la mort, ce qui ne semble  pas avoir été son cas.

Le deuxième article cherchera à faire oublier la notion de  « la folie de van Gogh » tout en ressuscitant et affirmant le diagnostic de « l’épilepsie »  suspectée par les médecins traitants d’Arles et de Saint Rémy de Provence.

Le troisième et dernier article sera celui  d’un rapprochement entre la maladie de Vincent van Gogh et  le suicide dont l’existence généralement admise nécessite des précisions : « suicide secondaire » à la maladie neurologique (épilepsie) associée à une grave mélancolie ou " suicide fataliste".

     Article 1

Pourquoi ? Comment ? Vincent van Gogh s’est-il suicidé ?

Comment s’est-il suicidé ?

Le 25 mai 189O Vincent quitte l’Auberge Arthur Ravoux d’Auvers sur Oise comme il le fait pratiquement tous les jours, muni de son attirail de peinture et se rend dans la campagne environnante derrière le château d’Auvers sur Oise à quelques mètres de l’auberge. A ce moment-là, seul Vincent sait s’il allait se suicider.  Il peint ce que l’on a cru être pendant longtemps son dernier tableau « le champ de blé aux corbeaux – juillet 1890, le ciel est sombre, menaçant, envahi de corbeaux noirs. Devant lui, trois chemins conduisant à la vie, à la mort ou à une impasse. Lequel va-t-il prendre: celui de la vie, celui de la mort ou celui de l’attente. Avant de quitter l’auberge « il aurait » emprunté un revolver au gérant*. Ce jour-là, donc, pour une raison qui nous échappe, il dirige l’arme sur sa poitrine et tire.  Blessé il rejoint l’auberge où le propriétaire s’étonne d’un retour si précoce. Ses gémissements attirent son attention et prévient le docteur Gachet, lequel, à part un bandage sommaire, ne peut faire grand-chose. La balle qui  a pénétré le thorax à proximité du mamelon gauche n’a pas atteint le cœur et se serait dirigée vers l’abdomen (selon le Dr Gachet premier témoin après l’aubergiste). Vincent Van Gogh meurt deux jours plus tard, à l'âge de 37 ans avec à son chevet son frère Théo et le docteur Gachet, La mort serait secondaire à une hémorragie interne (probable) plus compatible avec une blessure abdominale que cardiaque compte tenu d’un temps trop long entre la blessure et la mort.

* A ce sujet il est par ailleurs écrit qu'il avait acheté le révolver chez l'armurier Mr Leboeuf .

 Pourquoi s’est-il suicidé ?

Durant toute sa vie van Gogh a eu à faire face à des évènements qui ont progressivement fragilisé sa santé mentale. Très jeune il a appris l’existence d’un frère né jour pour jour un an avant lui et se nommant également Vincent, mort prématurément, et dont il voit le nom sur la tombe devant laquelle il passe tous les jours en se rendant à son école. Lors de sa scolarisation par deux fois il a été renvoyé en raison de troubles caractériels incompatibles avec son maintien dans une classe. Dans ses antécédents, on note la notion de traumatisme crânien (chute d’un arbre).

Arrivé à l’âge adulte il connaîtra de nombreuses déceptions amoureuses. Plusieurs échecs notamment un échec lors de l’évangélisation dans le milieu pauvre du Borinage en Belgique, comme Pasteur à l’image de son père où son comportement (se montrant plus pauvre que les pauvres) a conduit à son renvoi. Par ailleurs, comme pour la plupart des peintres du XIXe sa vie a été périlleuse en raison d’un manque d’argent. Sa santé mentale fut encore affecté par :

L’échec de la création d’un « Atelier du Midi » conséquence de l’incompatibilité des deux acteurs lui et Paul Gauguin.

Et surtout la nouvelle brutale, annoncée par son frère Théo,  son mariage  et dans un avenir proche une paternité.  Vincent est alors conscient que l’argent que lui donnait jusqu’ici son frère Théo pour vivre allait devenir la propriété du futur neveu. Les ennuis financiers pérennes allaient donc s’aggraver.

         Lors d’un voyage à Paris chez son frère où il se rendait pour mieux faire connaissance de sa belle-sœur, on ne sait trop pourquoi (semble-t-il un différend avec Théo à propos d’encadrements), Vincent brutalement claque la porte et rejoint Auvers sur Oise.

         Et pour clore cette longue liste  concernant sa fragilisation psychique Vincent van Gogh avait une  consommation exagérée d’absinthe (épileptogène), qui ne pouvait qu’aggraver son comportement mental.

Au total une accumulation de facteurs et un avenir assombri avaient probablement poussé Vincent à un suicide fataliste (et non délibéré) tel qu’on peut le voir chez des sujets  face à un avenir fermé ou d’une passion qu’ils ne pourront poursuivre pour des raisons personnelles ou conjoncturelles. C’était le cas  de Vincent van Gogh.

S’est-il suicidé ?

Si la mort de Vincent est certaine les circonstances qui y ont conduit ne le sont pas.

         l’hypothèse officielle, est celle du suicide validée par l’état de santé mentale de Vincent révélé par des crises, dites initialement psychotiques, survenues lors de la période d’Arles et qui avaient nécessité un séjour dans l’hôpital psychiatrique de Saint Paul de Mausole à Saint Rémy de Provence. Cependant la version officielle n’a pas tenu compte d’une remarque concernant le trajet de la balle oblique en direction de l’abdomen alors que ce trajet aurait dû être horizontal pour un tir de revolver à bout portant et supposé atteindre le cœur.

         A la version officielle s’ajoutent deux autres hypothèses : un accident, ou une automutilation.

L’accident

         En 2011 une nouvelle hypothèse sur les circonstances de la mort de Vincent van Gogh est apportée par deux journalistes américains Steven Naifeh et Gregory White Smith dans un ouvrage biographique sur van Gogh. Le peintre aurait été victime d’une balle tirée par les frères Gaston et René Secrétan deux adolescents que Vincent fréquentait à Auvers sur Oise alors qu’ils jouaient à un jeu de cowboy. Par ailleurs il ressort d’une enquête et des recherches faites sur place à Auvers sur Oise par John Rewald en 1930 que Vincent avait été le soufre douleurs de ces deux garçons : (serpent mis dans sa boîte de peinture, sel dans son café, piment sur les pinceaux). De plus et selon la déclaration d’Adeline Ravoux, la fille du propriétaire de l’auberge, qui avait assisté aux derniers instants de la vie de Vincent, en réponse à la question des policiers « Vous êtes-vous suicidé » Vincent aurait répondu « Je le crois, n’accusez personne d’autre » sous entendant par-là que quelqu’un d’autre pouvait être responsable et qu’il voulait le ou les protéger. Ajoutons que René Secrétan n’a jamais reconnu les faits.

 L’automutilation

         Un journaliste Pierre Cabanne dans un ouvrage intitulé « Qui a tué van Gogh » attribue le geste de Vincent à une automutilation soutenu dans cette hypothèse par des antécédents

En 1881 van Gogh est à Etten. Il fait la connaissance de Kee Vos, fille du pasteur Stricker, veuve et mère d’un enfant. Il tombe rapidement amoureux mais la jeune femme l’éconduit. Retournée à Amsterdam elle est harcelée par les lettres de Vincent qui part la rejoindre. Devant le refus de  son père de lui laisser voir Kee, Vincent voulant  prouver la force de ses sentiments  maintien sa main au-dessus de la flamme d’une lampe à pétrole. Sans résultat. Sans connaitre l’importance de la brulure, il faut bien admettre qu’il y a eu une tentative  automutilation.

Le 24 décembre 1889, après une violente discussion (Gauguin venait de lui annoncer son départ) van Gogh jette à la tête de Gauguin  son verre d’absinthe. Le lendemain il ne se souviendra plus de rien (amnésie) mais Gauguin rentre à Paris. Le lendemain,  Vincent se tranche le lobe de l’oreille droite et l’apporte pour la petite histoire à Rachel pensionnaire d’une maison de tolérance. Le Forum Républicain rapportera l’incident comme un fait divers n’étant pas au courant de la personnalité des deux protagonistes. L’automutilation est cette fois évidente puisque visible et ayant nécessité son transport à l’Hôpital.

En considérant ces deux actes, on peut considérer le tir d’une balle dans la poitrine comme une automutilation. 

Le prochain article justifiera que l’on se soit attardé sur ce comportement car une possible automutilation est décrite dans la maladie clairement identifiée chez van Gogh.             

15 mai 2024

La Sypihlis d'Henri Toulouse Lautrec et Alphonse Daudet - Deux aspects du Tabès.

 Une même maladie, deux localisations différentes, deux tableaux cliniques différents :

La Syphilis est une maladie infectieuse d’évolution prolongée due à Treponema pallidum transmise par contact vénérien (Maladie sexuellement transmissible = MST). A l’accident initial cutanéomuqueux avec chancre (ulcérations) et adénopathies (ganglions) de la forme primaire fait suite une période de diffusion de la maladie dite secondaire. Elle intéresse surtout la peau et les muqueuses. Si la maladie n’a pas été traitée efficacement, c’était le cas à l’époque,  elle peut donner après un silence clinique variable, une à plusieurs années, des atteintes viscérales  frappant surtout le cœur, les vaisseaux et le système nerveux définissant la forme tertiaire de la maladie ou Neurosyphilis.

La syphilis nerveuse (Neurosyphilis) en est l’aspect le plus redoutable. Elle se présente sous deux formes anatomocliniques. Elle peut être  liée à une atteinte cérébrale (méningo-encéphalite évoluant vers la démence) appelée Paralysie générale ou une atteinte spinale (atteignant les cordons postérieurs de la moelle et donc la sensibilité des organes) à l’origine d’une ataxie locomotrice (Edouard Manet) accompagnée de douleurs invalidantes  appelée Tabès (Alphonse Daudet).

Dans l’histoire de la syphilis, qui ne choisit pas sa cible, nombre de personnes illustres ont été atteintes. Parmi celles qui ont présenté une Syphilis nerveuse médullaire (Tabès) nous avons choisi de parler de deux cas  celui du peintre Henri de Toulouse Lautrec et de l' écrivain Alphonse Daudet. Tous les deux avaient une atteinte spinale, mais à des niveaux anatomiques différents impliquant à côté de troubles communs au Tabès, une clinique spécifique.

La maladie étant sexuellement transmissible, la recherche de la contamination était primordiale pour son diagnostic à une époque où la confirmation bactériologique et/ou immunologique n’existait pas. L’étude du comportement sexuel de l’intéressé était donc fondamentale.

     Toulouse Lautrec  

« Quand je pense que je n'aurais jamais été peintre si mes jambes avaient été un peu plus longues » 

disait Toulouse Lautrec. Il n’aurait peut-être pas été syphilitique tant on sait que c’est son physique (sa petite taille) qui l’avait conduit à vivre parmi les prostituées. 

Henri de Toulouse Lautrec

Henri de Toulouse Lautrec (1864-1901) était surnommé au collège « le petit bonhomme » car suite à une série de fractures des membres inférieurs (fémur) survenues dans son enfance, il avait cessé de grandir. Il avait une maladie génétique rare une  «pycnodysostose »  s’accompagnant de dysmorphie cranio-faciale et des extrémités: nez volumineux renflé à son bout et petit maxillaire inférieur. Ses mains étaient courtes et trapues avec des doigts raccourcis et boudinés. Si Toulouse Lautrec avait  une maladie rarissime, il allait par contre contracter une maladie fréquente en ce milieu du XIX e siècle la syphilis.

Toulouse Lautrec quittait Albi pour Paris après avoir échoué au baccalauréat. Son but était de « devenir artiste ». Il s’installait à Montmartre, fréquentait le Moulin Rouge et les maisons closes. Celles-ci étaient le domaine des Prostituées et un repère de syphilis. Que Toulouse Lautrec soit devenu syphilitique n’était donc pas en soi une surprise. La multiplicité et la permanence des rapports sexuels avec des prostituées ne lui laissait que peu de chance de passer à côté, d’autant qu’il avait élu domicile dans un bordel. Sa syphilis était reconnue au stade tertiaire de l’affection, une atteinte médullaire basse qui provoquait chez lui un effet secondaire spectaculaire et douloureux : un priapisme. En dessous de la lésion médullaire il y a une abolition de tous les réflexes sous-jacents et une vasodilatation. La situation devient pénible et extrêmement douloureuse à cause d’une rétention sanguine dans les corps caverneux responsable de l’érection du pénis qui s’en suit. Le priapisme est affirmé quand, au bout de quatre heures d’érection sans excitation sexuelle, le pénis n’a pas retrouvé sa flaccidité normale. La conjonction de la petite taille du peintre et celle du pénis dressé perpendiculaire au corps, lui ont valu  le surnom de « théière » auprès des prostituées montmartroises (il faut se représenter mentalement le tableau pour comprendre…). Toutefois ce n’est pas la syphilis qui l’emportera. En 1901 Toulouse Lautrec entre dans un sanatorium pour soigner des crises de démence, causées à la fois par la syphilis et son alcoolisme (absinthe). Il meurt quelques mois plus tard.

 Alphonse Daudet 

« - Qu'est-ce que vous faites, en ce moment ? - Je souffre. » Alphonse Daudet dans « La Doulou »  

Alphonse Daudet

Nous aurons ici, en vue, l’aspect le plus significatif du tabès de Daudet, celui qui a conduit l’écrivain à faire la description de sa  souffrance physique : la Douleur. Il avait un tableau clinique complet de la maladie d’où émergeait des crises douloureuses fulgurantes.

Alphonse Daudet (1840-1897) poète provençal, est connu pour être doux et rêveur. On connaît moins l'autre face du charmant Nîmois celui qui à 18 ans contracta la syphilis dans l'insouciance de la bohème parisienne. C’est en 1858 qu’il contracte la syphilis auprès d’une dame de compagnie de l’Impératrice Eugénie. Après une longue période, plus de vingt années, de troubles divers, qu’il tente de calmer par des cures thermales (Allevard ; Neris les Bains), il prend avis auprès du célèbre neurologue Jean Martin Charcot qui diagnostique de façon formelle un Tabès dorsalis. Après un traitement au mercure, la maladie resta en sommeil. Daudet écrivit, publia, se maria, eut trois enfants et des maîtresses.  

Pendant le dernier tiers de sa vie, Daudet fut en effet affecté d'une forme particulièrement douloureuse de syphilis, plus précisément de « Neurosyphilis » : le tabès dorsal. C’est une dégénérescence de la moelle au niveau de la colonne vertébrale dorsale, avec comme conséquence une altération des terminaisons nerveuses, qui feront, de sa vie par l'intensité des douleurs provoquées, un chemin de croix. Il a pu consacrer à ce supplice de tous les instants,  un journal intime de son calvaire : La Doulou (la douleur, en langue d'Oc). Une œuvre publiée à titre posthume grâce à l’obligeance de son épouse Julia qui trente-trois ans après sa mort publia les pages de son journal.

La description qu’il donne de sa maladie et que vérifient des extraits du journal de son ami Edmond de Goncourt,  est surprenante de vérité. Les douleurs qu’il décrit sont brèves, fulgurantes, térébrantes évoluant par accès apparaissant en un point précis, comme un éclair puis diffusant dans le corps. Ces douleurs ont une variabilité dans le temps qui lui fait écrire : « Douleur toujours nouvelle pour celui qui souffre. »  « Douleurs qui se glissent partout dans ma vision, mes sensations, mes jugements, c’est une infiltration » « …talons rongés par des dents de rats très aiguës. » Page après page il exorcise sa souffrance : « Quelquefois je me demande si ce n'est pas aux inoculations de Pasteur que je devrais recourir, tellement je sens dans ces douleurs suraiguës, ces torsions, ces secouées furieuses, ces crispations de noyé, une analogie avec l'accès rabique… »

L’origine médullaire de ces douleurs est affirmée par leur association à une perte de la sensibilité profonde au niveau des muscles, des os, des articulations ce qui entraine une perte du sens de la position des membres : "une sensation de la jambe qui échappe, se glisse, sans vie"  « Parfois je perds le sentiment d’une partie de mon être - tout là-bas ; mes jambes s’embrouillent… »

La fréquence de ces douleurs, justifiait l’emploi d’antalgique, analgésique. Il en viendra à la morphine suivi d’une rapide dépendance. Edmond de Goncourt en donne une confirmation « Le malheureux pendant les deux heures qu’il passe chez moi, se fait trois piqûres de morphine »

Heureusement en Littérature, Alphonse Daudet avait gardé ses facultés intellectuelles : « L’intelligence toujours debout » dit-il. Il le prouve lui-même lors de son séjour à Lamalou-les- Bains. Dans cette station thermale spécialisée pour le Tabès. Il y rencontre des malades à différents stades de la maladie et en décrit l’évolutivité. 


Son esprit reste suffisamment clair pour faire avec objectivité la critique de son état :
 « … le constat de sa dégradation physique, la fatigue, le manque de sommeil, l’amène à penser à la mort » En août 1889 après une nuit  de calvaire, il exprime clairement son désir : « … il lui vient à l’esprit l’idée d’en finir ; malgré lui, il compte le nombre de gouttes d’opium qu’il faut pour cela et ça lui fait un peu peur d’être hanté par cette sensation. »

La Délivrance survient brutalement le 16 décembre 1897.

 

 

 

 

7 mai 2021

Les raisons du voyage d’Eugène Delacroix au Maroc


 

Le voyage au Maroc d’Eugène Delacroix en 1832 a été d’une grande importance sur le plan personnel par les chefs d’œuvres qu’il  a pu réaliser dans un deuxième temps et pour l’art en général puisque ce voyage a été à l’origine de

Eugène Delacroix (1798-1863)
la découverte directe d’un Orientalisme réel.

         Intéressons-nous à un aspect moins en vue du séjour de Delacroix au Maroc, celui des raisons qui ont décidé de son départ vers l’Afrique du Nord. Elles sont au nombre de trois : officielles, personnelles et conjoncturelle.

Officielles

Une mission diplomatique mise en place par le roi Charles X, au Maroc, devait être accompagnée par le peintre  Eugène Isabey, qui, revenant d’Afrique du Nord était le candidat tout désigné. Refusant cette mission la candidature d’Eugène Delacroix  était doublement proposée. En premier par le Directeur de l’Opéra de Paris Edmond Duponchel et en second par Mademoiselle Mass, maîtresse du Comte Charles de Mornay, lequel devait diriger cette  mission.   
Il s’agissait pour lui de rencontrer 

L'arrivée du Sultan

le Sultan Abd el Rahman avec trois objectifs :  le rassurer sur les intentions de la France  au moment de la conquête de l’Algérie, obtenir la restitution de trois navires français capturés et gardés dans les ports du Maroc, obtenir enfin l’assurance que le Maroc ne prendrait pas possession des villes d’Oran et de Tlemcen et en avertir directement l’Algérie.
Le Comte de Mornay

Personnelles

Delacroix était casanier et cherchait la solitude. Il avait peu de contacts avec ses pairs et n’avait jusque-là fait qu’un seul voyage celui de Londres, où il avait eu l’opportunité de rencontrer le peintre Richard Parkes Bonington. Une rencontre cruciale car il avait pu à son contact, se familiariser avec la pratique de l’aquarelle, 

Route de Tanger à Meknès

une aide précieuse pour le recueil de documents graphiques lors de son voyage. Contrairement à d’autres peintres il n’avait pas réalisé le Grand Tour que tout artiste devait avoir fait pour être pris en considération. Le Maroc était alors une occasion intéressante pour lui.

La vie jusque-là ne l’avait pas gâté. En effet, dans les années 1820, il avait vu disparaître quatre membres de sa famille (père, frère, mère et sœur). Dès lors il se repliait sur lui-même, se cantonnait dans la solitude exprimant sa tristesse et sa dépression dans un cahier journal. 


 Le voyage au Maroc lui offrait la possibilité de sortir de cet engrenage.

Conjoncturelle

En cette année 1832, celle de son voyage, Paris était infesté par le choléra. C’était la deuxième pandémie de la maladie qui devait atteindre l’Europe, l’Asie et l’Afrique de 1826 à 1837. Cette épidémie  en trois mois avait parcouru le territoire français.

le  Choléra à Paris

Un contingent  quittant Toulon importait la maladie en Algérie. Alors que les parisiens accusaient le Gouvernement d’empoisonner les puits et la nourriture d’une part et les médecins de faire des expériences avec les pauvres d’autre part, Delacroix effrayé par la sévérité de la maladie tuant un habitant sur deux (1000 000 morts au total), n’avait qu’une idée en tête quitter Paris. Le Maroc allait l’accueillir. Pendant ce voyage le spectre du choléra restera présent.  Déjà en Avignon où des cadavres s’entassaient dans les rues. Tant pour son arrivée au Maroc que lors de son retour en France il devait être  mis en quarantaine. Afin de ne pas perdre de temps, profitant de cet isolement, forcé inattendu il s'était attelé à la réalisation d’un album d’aquarelles pour le Comte Charles de Mornay.

Toutes ces raisons devaient être suffisamment motivantes pour lui. Pourtant sa présence au sein de la mission fut programmée en dehors de tout aide officielle. Delacroix a eu raison d’accepter l’offre qui lui était faite. Ce voyage au Maroc allait confirmer dans son œuvre  sa maîtrise de la lumière, la flamboyance de sa palette et la fougue un peu barbare de son pinceau, qui furent là-bas une révélation. A cause de son indépendance vis-à-vis du monde pictural il n’a jamais été considéré comme chef de file, mais sans nul doute on lui doit l’Impressionnisme et l'art moderne qui suivirent.

Une noce Juive à Alger 1837-1841


10 janvier 2021

Le café Guerbois, berceau de l'impressionnisme (la conférence)

Les trois derniers billets traitent du café Guerbois, fondé par François-Auguste Guerbois (1824-1891), situé non loin de l'atelier de Manet qui y donnait rendez-vous à ses amis, et qui a joué un rôle important dans le mouvement impressionniste.

Dans le cadre des conférences de l'Université du Temps Disponible, organisée par la Mairie de La Ciotat, la conférence avant Noël a repris ces billets et a été filmée pour être diffusée.
Je vous propose de la regarder sur Youtube.



23 novembre 2020

Café Guerbois, berceau de l'impressionnisme (partie 3)

 Partie 2 : Discussions sur des thèmes généraux.

Au café Guerbois les discussions sur la peinture étaient fréquemment entrecoupées par des questions d’ordre général concernant par exemple la Modernité ou l’avenir de la peinture face à l’utilisation de la Photographie. Cette dernière était un problème essentiel de discussion, car par son essence même, elle venait empiéter sur le terrain de l’Impressionnisme encore en gestation menaçant son essor. En effet, les futurs impressionnistes, comme les peintes de Barbizon, ne juraient que par la volonté de rester fidèle à leur première impression face à la nature or il leur paraissait difficile de faire mieux que la photographie pour la capture de l’instantané. La menace de voir ce média entrer dans le domaine de l’art était toute proche. Quand bien même Charles Baudelaire avait écrit, qu’elle était :

« Le refuge des peintres peu doués et manqués ».

Déjà des peintres et non des moindres (Ingres, Corot, Courbet et autres), s’étaient initiés, en cachette, confession de Félix Nadar qui fréquentait lui-même le Café Guerbois. Il fallait écarter la menace de la photographie. La Gravure moderne, reproduisant en série des tableaux qui pouvaient secondairement être inclus dans des magazines, allait être la voie de recours. Ce média avait pour promoteur Félix Bracquemond (figure 1).

                                   

fig 1 Félix Bracquemond

Le critique d’art Burty confirmait le tournant pris alors par les futurs impressionnistes (figure 2) qui comme Camille Pissarro, amateur de tout ce qui était graphisme, avait adopté la pratique de la gravure :

« La génération nouvelle [ ] a compris tout ce que ce moyen offrait de ressources pour la traduction rapide et suffisante de la pensée et du sentiment. »

                           

fig 2 Camille Pissarro autoportrait

Parallèlement à cette ouverture vers la gravure, Félix Bracquemond vantait au café Guerbois un nouveau genre qu’il venait de découvrir, les Estampes japonaises. Elles étaient apparues officiellement en 1867 lors de l’Exposition universelle et avaient été découvertes par hasard dans un journal enveloppant de la porcelaine venant de Chine expédiée par le couple De Soye, qui venait d’ouvrir un magasin « la Porte Chinoise » rue de Rivoli à Paris. Dans ce magasin se précipitèrent nombre d’artistes. Claude Monet et Eugène Degas ainsi que les frères Goncourt les premiers attiraient par cette nouveauté picturale. Dès lors, à Guerbois, il n’était question que de collections d’estampes japonaises ou d’imitation de ce nouveau genre pictural. Claude Monet plus que tout autre, était de la partie. Sa collection d’estampes japonaises après avoir ornés les murs de sa maison à Giverny, est actuellement visible

 

Fig 3 Madame Monet en costume japonais 1875-76

au Musée Marmottan-Monet) Par ailleurs il devait s’inscrire parmi les rares peintres qui osèrent imiter le genre et cela nous a valu d’avoir la création du pont japonais à Giverny (figures 4 et 5)  

     
                        fig 4 et 5 à gauche l’œuvre d’Hiroshige ; à droite l'œuvre  de Monet

inspiré de celui d’ Hiroshige. Edgar Degas, lui aussi appréciait les estampes japonaises, notamment leur style graphique, la ligne simple, la délicatesse des images et surtout l’habitude prise de décentré le sujet principal, ce qu’il a adroitement utilisé dans ses toiles de danseuses et de chevaux et bien d’(figure 6 et 5)

   

Au total toutes ces discussions au Café Guerbois n’ont pas été vaines puisqu’elles ont servi non seulement à rapprocher les peintres

  

           

            fig 5 Danseurs de ballet        fig 6 Le Champ de courses, jockeys amateurs près d'une voiture

entre eux, mais aussi de se regrouper dans une association dans le but d’exposer librement leurs œuvres en dehors du Salon officiel (figure 7)  avec le but de faire  connaître leurs œuvres   du public, les vendre et donc de pouvoir vivre sainement, ce qui sera rarement le cas.

                                 

Fig 7 Première exposition impressionniste

Ces rencontres ont surtout servies à préciser et définir (voir encadré)

[ Composer son tableau, non dans l’atelier, mais sur place, en présence du sujet ; se débarrasser de toute convention ; se mettre en face de la nature et l’interpréter sincèrement, brutalement, sans se préoccuper de la manière officielle de voir ; traduire scrupuleusement l’impression, la sensation toute crue, toute étrange quelle puisse paraître ; présenter l’être vivant de geste et d’attitude, remuant dans l’atmosphère et la lumière fugitives et toujours changeantes ; tel est l’idéal de la nouvelle école.]

progressivement ce qui sera ironiquement appelé, Impressionnisme, par un journaliste sentencieux Louis Leroy. L’art en général en est sorti vainqueur. Guerbois a été et restera le berceau de l’impressionnisme. Au seul nom de « berceau », on devrait penser au Café Guerbois et à l’impressionnisme. A cette évocation nous voulons ajouter le nom de Berthe Morisot (figure 8). Cette femme peintre, exclue des cafés parce qu’elle était du sexe féminin et dont nous aurions dû entendre la voix au cours des discussions de Guerbois, tant son influence dans le groupe a été grande, et qui, par son talent et la délicatesse de ses coups de pinceau, a su intégrer un groupe qui était pourtant censé la refuser.

   

fig 8 Le Berceau 1872