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28 septembre 2012

La Cataracte opérée de Monet

        
Nous savons que Claude Monet avait une cataracte intéressant successivement dans le temps les deux yeux. Il s’était adapté à sa maladie oculaire et il pouvait poursuivre sa peinture en se fiant à sa mémoire et à une vision de près résiduelle. Les choses auraient pu être différentes s’il avait accepté l’opération d’emblée.
   Revenons sur l’histoire de la cataracte de Monet       

          En 1912, on découvre fortuitement une cataracte  de son œil droit.
«  Il  y a trois jours, j’ai constaté avec terreur que je ne voyais plus rien de l’œil droit. J’ai tout planté là pour aller vite me faire examiner par un spécialiste qui m’a déclaré que j’avais la cataracte  et que l’autre œil était légèrement atteint aussi. »

   Inquiet pour sa peinture, il consulta plusieurs ophtalmologistes dont les docteurs Polack, et Liebreich spécialistes des peintres. Ce dernier lui prescrivit des verres de myope pour son œil gauche (la myopie avait été dépistée trois ans plus tôt). Lors de ces consultations il obtint des avis contradictoires à propos de l’intervention, ce qui ne l’encourageait pas à se faire opérer et cela malgré les sollicitations de son ami Georges Clemenceau. Il faut dire qu’il était au courant de la cécité postopératoire du peintre Honoré Daumier et des ennuis similaires qu’avait connus Mary Cassatt. Par ailleurs il se rendit compte qu’il voyait avec son œil gauche et qu’il pouvait continuer de travailler. Pour toutes ces raisons, il allait sursoir à l’intervention.
          Pendant près de dix ans l’acuité visuelle de l’œil Gauche allait être l’élément essentiel de sa vision. En 1922 survint une brusque diminution de l’acuité visuelle de cet œil  et tout s’écroulait. Il était dans la quasi obligation de s’arrêter de peindre et d’accepter l’intervention. Son ami Clemenceau le décidera  à se faire opérer par le Docteur Coutela. Lors d’un examen le 7 septembre 1922 la vision était quasi nulle à droite et de 1/10ème à gauche. Contre toute attente il allait faire opérer son œil droit malade depuis dix ans.

L'intervention   eut lieu en janvier 1923 à la clinique de Neuilly. Coutela décrit l'opération:
J'ai procédé à droite à l'extraction de la cataracte (extra capsulaire) avec aspiration des masses aussi complète que possible. Le soir même la chambre antérieure était reformée : ce fut pour moi un grand soulagement.
L’intervention, comme il était coutume à l’époque avec le protocole inauguré par Jacques Davier (1693-1762), s’était déroulée en deux temps. Monet bénéficia en janvier 1923 d’une iridectomie préparatoire suivie de l’extraction extra capsulaire du cristallin et en juillet de la même année de l’extraction de la membrane. Grâce au port de lunettes spéciales, Monet recouvrait l'usage de l'œil  droit. Le chirurgien prescrivit un verre correcteur teinté en vert pour rectifier la vision des couleurs. Malheureusement Monet devait subir les diverses complications de ce type d’intervention (aphakie): photophobie, perturbation de la vision des couleurs,  vision double, et  distorsion des images visuelles (forme et espace). Ce sont peut être ces ennuis secondaires à l’intervention qui lui feront  refuser celle du deuxième œil, le gauche.

Les suites de l'intervention furent assez pénibles pour le peintre qui avait mal supporté de passer 10 jours avec un pansement sur l'œil. Les verres correcteurs ne furent prescrits qu'une vingtaine de jours après. Coutela écrivit à Clemenceau :
«  La vision de près peut être considérée comme à peu près parfaite après correction. Pour la vision de loin, le résultat est moins extraordinaire : Monsieur Monet a 3 à 4/10ème, ce qui n'est pas mauvais... mais il lui faudra un certain entraînement, car pour la vision de loin, il sera plus ou moins gêné. Bref je suis très satisfait, d'autant que les péripéties ont été nombreuses. »

« … la vision est suffisante pour la lecture de la palette à la distance habituelle, suffisante aussi pour la vision parfaite des touches à la distance à laquelle il se met habituellement. »

De son côté, Monet n’était pas aussi satisfait que le Docteur Coutela. Il était même déçu et perturbé par la correction optique de la vision de son côté droit. Il allait en conséquence tout faire pour améliorer la vision de l’autre œil  encore voyant qu’il utilisait par intermittence pour peindre ou pour lire. Et notamment il utilisait un collyre pour dilater la pupille et améliorer la vision de l’œil gauche. Monet était surtout perturbé par  une vision en bleu :
Je vois bleu, je ne vois plus le rouge, je ne vois plus le jaune ; ça m'embête terriblement parce que je sais que ces couleurs existent; parce que je sais que sur ma palette il y a du rouge, du jaune, il y a un vert spécial, il y a un certain violet ; je ne les vois plus comme je les voyais dans le temps, et pourtant je me rappelle très bien les couleurs que ça donnait.

Il faudra attendre le mois de juillet 1925 pour que l’adaptation de Monet à son aphakie soit complète et lui permette de voir les couleurs réellement présentes.

          Pour étudier les conséquences de l’intervention sur la peinture de Claude Monet, il est nécessaire de faire cette étude sur deux périodes. Une première où il vivait les conséquences de l’intervention et une seconde où il dit lui même avoir retrouvé la vision des couleurs. Et pour se faire on dispose de :

Œil gauche celui de la cataracte évoluée, non opérée, qui va servir de référence pour la vision préopératoire
Œil droit malvoyant depuis le début  celui qu’il a fait opérer, qui va servir de référence pour la vision postopératoire

Comparons deux toiles du même sujet « le Jardin aux roses » de Monet :
    

                                       


          Fig.1 œil avec la cataracte                Fig.2 oeil opéré                              
              73% couleurs chaudes                      84% couleurs froides        
       
Fig. 1 la toile a été peinte avec l’œil gauche et l’on y retrouve la prédominance des couleurs chaudes (73%) conformément à ce que nous avions déjà signalé pour la vision des couleurs dans la cataracte.

Fig. 2 la toile a été peinte avec l’œil droit au décours immédiat de l’intervention et cette fois dominent les couleurs froides (84%). Monet lui-même exprime son désarroi  car il sait que les couleurs rouge et jaune il les a sur sa palette mais il ne les voit plus. Pour lui tout est bleu et cela est normal puisque au début de l’aphakie il y a une cyanopsie ou vision des choses en bleu.

          Pour préciser un éventuel retour à la normale de la vision colorée de Monet après l’intervention, comparons deux toiles l’une postopératoire précoce (fig.3-1923) l’autre postopératoire tardive (fig.4-1925) pouvant permettre de juger de la disparition ou non de l’aphakie et d’un retour à une vision presque normale.


                                    



              (fig.3 - 1923)                                           (fig.4 - 1925)

      Œil droit  post opératoire                            Œil  droit post opératoire

                  précoce                                                     tardif

  Maison vue du jardin aux roses                                    Maison de Giverny 


Dans la « Maison vue du jardin aux roses » 1923 postopératoire précoce les stigmates de l’aphakie et d’une cyanopsie sont présents. A l’inverse dans la « Maison de Giverny » 1925 postopératoire tardive la gamme des couleurs tend à redevenir normale avec la réapparition de couleurs chaudes comme les rouges, momentanément disparues à cause de l'aphakie. Monet en 1925 affirmait que sa vision des couleurs était revenue. Il pouvait donc enfin découvrir les vraies couleurs de ses panneaux, qu’il avait longtemps peints sans pouvoir en discerner la teinte exacte.

De nos jours on aurait sauvé la vue de Monet. L'opération est devenue simple : on extrait la cataracte hors de l’œil. Monet aurait pu voir parfaitement le jour même. Mais alors, il n'aurait jamais peint ses derniers chefs-d'œuvre de Giverny. Il n’aurait pas ouvert la voie à l’abstraction en peinture que caractérisent des couleurs qui se fondent les unes dans les autres, un manque de forme rationnelle et de perspective comme dans 'la Maison vue du jardin aux roses, 1922-1924.      
                                                                                           La Maison vue du jardin
                                                                                                                                                                aux roses
Monet mourra le 5 décembre 1926 des suites d’un cancer du poumon.


                                            Ouvrages consultés


CACHIN F. -  L'Art du XIXè siècle (1850-1905) - Editions Citadelles.

DENVIR B. - Chronique de l'Impressionnisme ; histoire d'un mouvement jour après jour -   Editions  de la Martinière, Paris 1993.

ENCYCLOPEDIE de l'Impressionnisme - Maurice Serullaz -

GEFFROY G. Monet sa vie, son œuvre – éditions Macula 1980

HEINRICH Christoph – Claude Monet – 2001 Taschen

LANTHONY  P., des yeux pour peindre – RMN

LANTHONY  P. les yeux des peintres – L’Age d’Homme 1999

MONNERET  S. L’impressionnisme et son époque – Dictionnaire international – Robert Laffont 1980

MUSEE MARMOTTAN - Hazan., Monet l’œil impressionniste – collectif 2008

REWALD  J. Histoire de l’impressionnisme  - Albin Michel 1986     

WALTHER Ingo F. – L’impressionnisme - Benedikt Taschen 1992


13 septembre 2012

La syphilis de Gauguin


                                     
Tout au long de sa vie, la santé de Gauguin a été affectée par diverses maladies dont l’une au moins l’aura emporté directement ou indirectement. De toutes les maladies qui ont affecté Paul Gauguin, la syphilis est celle, à côté de la drogue et de l’alcool qui aura causé le plus de ravages.
        *Le parcours de la littérature concernant Paul Gauguin, nous apprend dans un premier temps qu’il était malade. En 1886 après un séjour à Paris, il s'embarquait pour la Martinique. André Salmon nous dit : 
«  A Paris, Gauguin se lie avec Van Gogh ; peu après il s'embarque pour la Martinique d'où il revient assez vite malade »
Maurice Serullaz écrivait la même chose mais à une date beaucoup plus tardive témoignant ainsi de la pérennisation de la maladie :
«  Malade, Gauguin rejoint la France en 1893. Il garde cependant la nostalgie de Tahiti et y repart en juillet 1895. De nouveau malade, misérable et solitaire le désespoir l'envahit si bien qu'en 1898 il tente de se suicider »  
        *La maladie dont était affecté Gauguin, n’était, contrairement au cas de Manet, un secret pour personne. La syphilis est plusieurs fois citée dans des écrits contemporains ou non :
«  Gauguin débarque à Papeete en juillet. Seul comme jamais, à bout de forces et souffrant cruellement des séquelles de la syphilis » 
«  Au long des huit années qui suivirent son arrivée à Tahiti (septembre 1895), il fut sans cesse torturé par la syphilis
« ….Son état de santé s'aggrave, et la syphilis contractée avant son départ en France empire son état général. Il entre à l'hôpital où il reste de juillet à août » 
Lors de son premier séjour à Tahiti  il n’avait pas trouvé le côté sauvage qu’il recherchait. En lieu et place il trouvait la colonisation française qui s’était substituée dans tous les domaines de la vie locale. Il regrettait très vite son voyage d’autant que :
«  … cette île dont Gauguin se lasse déjà et où sa santé minée par la syphilis et la blennorragie pour lesquelles il demande des remèdes à Monfreid continue à se détériorer… quelques mois plus tard il est revenu à l'hôpital… » 
«  … Mais en dépit d'un travail aussi acharné qu'enthousiaste, la maladie, vraisemblablement la syphilis et l'épuisement des ressources financières, contraignent Gauguin à rentrer en France. Il est à Marseille le 4 août 1893 » 
          *Toute maladie sexuellement transmissible (MST) impose la recherche de l’origine de la contamination. Concernant Gauguin la chose n’était pas facile  car les possibilités étaient nombreuses. Il fallait néanmoins tenter d’identifier l’origine de la première contamination. Cette démarche facile chez celui dont la vie reste peu éloignée de la normale, est beaucoup plus aléatoire chez un sujet réputé à risques comme Paul Gauguin:
«  Sa vie devient dangereusement hasardeuse sous l'angle de la sagesse commune. » 
Elle le restera après plusieurs années lorsqu’étant à Tahiti, il avait  toutes les jeunes filles qu’il voulait.
        
«  Le bébé est superbe, comme tout ce qui est adultère. Et je dois dire que les enfants ne m'importunent pas car je les abandonne purement et simplement. Ah ! Oui, je suis un sauteur de première classe qui a abandonné femmes et enfants. Le moment venu nul doute que j'abandonne celui-ci. » 
                                                                                 Mahana no atua 1894
 
«  Sa grande passion c'était l'amour » disaient ceux qu’il fréquentait régulièrement.
Gauguin avait fréquenté des lieux de contamination variés  ce qui s’accorde bien avec une première contamination et les réinfections ultérieures :
«  J'étais à cette époque tout petit et j'avais malgré mes 17 ans et demi l'air d'en avoir 15. Malgré cela j'avais fauté une première fois au Havre avant de m'embarquer » 
François Brigneau relate la dernière nuit parisienne de Gauguin, avant le nouveau départ de Gauguin pour son deuxième séjour à Tahiti en avril 1895 :
«  Après une fête bien arrosée, ne pouvant se résoudre à dormir, il déambule dehors boulevard Montparnasse. Une fille l'accoste. Il la suit. Fâcheux adieu à l'Europe. La fille était syphilitique. »
 
« Le 18 février 1895. Faute d'argent malgré la vente de l'hôtel Drouot, il décide de reculer son voyage et écrit à Monfreid qu'il a attrapé "une triste infirmité …»
           Hiver rue Carcel 1883
S’il est certain que Gauguin s’était contaminé en France (le Havre ou Paris) il est non moins certain que l’infestation a été entretenue sinon aggravée par sa vie sexuelle à Tahiti.
«  Malgré les plaies de ses jambes, son cœur  qui bat la chamade, sa vue qui baisse, il y a toujours des gamines endiablées dans la Maison du Jouir. »
           *Afin de mieux appréhender  le tableau clinique de la maladie syphilitique de Gauguin, schématisons celui de la syphilis. Elle évolue en  trois phases :
     primaire correspondant à l’inoculation : essentiellement un chancre associé à l’inflammation d’un ganglion.
     secondaire correspondant à l’invasion : essentiellement des manifestations cutanéo-muqueuses qui apparaissent un mois à un an après le début
     tertiaire : correspondant à l’éclosion d’atteintes viscérales. Les deux plus importantes localisations sont cardiaques (lésion de la valve aortique et anévrysme de l’aorte dans sa position thoracique) neurologiques centrales ou médullaires.
        (1) On comprendra que la phase d’inoculation soit passée inaperçue ignorée de  Gauguin lui-même ou perdue au sein des nombreuses autres possibilités de contaminations.
        (2) La phase secondaire oriente vers la recherche de lésions cutanéo-muqueuses. Or Gauguin avait un eczéma suintant et chronique. Celui-ci pouvait-il être rattaché à la syphilis ?
«  Au long des huit années qui suivirent son arrivée à Tahiti (septembre 1895), il fut sans cesse torturé par l’eczéma »
«  … effrayée par l'eczéma dont souffre Gauguin, elle retourne sans tarder chez son mari » 
«  Le "sauvage" est dévoré par l'eczéma. La maladie l'immobilise. L'eczéma gagne. Il a les jambes pleines de varices qui crèvent. Pas de pansements bien sûr et nul antiseptique… Alors que nous sommes à moins de six mois de sa mort  des chevilles aux cuisses ses jambes ne sont qu'une plaie affreuse à voir... ses genoux enflent, ses paupières sont craquelées de croûtes et de pus. »
«  Son état de santé s'aggrave. Il souffre d'une infection à l'œil, des suites de sa fracture de la cheville, d'eczéma et de la Syphilis. Celle ci provoque des "éruptions" que colons et indigènes interprètent comme une forme de Lèpre »
Notons que si la Lèpre avait été évoquée, il n’avait jamais été question de lésions cutanées qui puissent être rapportées à la phase secondaire de la syphilis. Certes il s’agit d’une maladie qui porte bien le nom de «  grande simulatrice » mais le caractère suintant et douloureux des lésions de Gauguin sont plus en faveur de  l’eczéma que d’une syphilis cutanéo-muqueuse.
        (3) La phase tertiaire est celle des lésions viscérales : soit encéphaliques (Maupassant) soit médullaires (Manet) ou cardiaques. Rien dans nos lectures ne nous oriente vers une syphilis nerveuse. A l’inverse on peut retenir la notion d’une atteinte cardiaque.
« Lors de ces crises qui le jettent à terre : il étouffe, s'évanouit, se réveille.  ...  des crises cardiaques le terrassent. »
«  Début décembre 1897 il se retrouve encore à l'hôpital après un incident cardiaque. »
«  Le 10-12 octobre 1897 victime de troubles cardiaques il écrit à Morice qu'il mourra probablement avant d'avoir vu Noa Noa. »
     Si Gauguin était cardiaque de quelle nature était sa maladie cardiaque ?
« A Victor Segalen qui lui avait annoncé la disparition de son ami Paul Gauguin, Monfreid répondit rapidement en demandant des détails sur les derniers temps de la vie de son protégé et sur les circonstances exactes de la mort subite, dont il se préoccupait de savoir si elle avait bien été naturelle et non hâtée par des personnes malveillantes. Segalen devait confirmer que Gauguin avait succombé à une rupture d'anévrisme. »
L’affirmation selon laquelle Gauguin serait mort d’une rupture d’anévrysme est intéressante car elle rappelle les circonstances du décès de son père Guillaume, mort en 1851 d’une rupture d’anévrysme aortique lors de son voyage vers Lima où il partait avec sa famille. Sans preuve formelle, qui ne peut être qu’anatomopathologique, cet anévrysme compte tenu de l’âge de Gauguin au moment de sa mort et compte tenu de l’évolution de sa maladie syphilitique, ne peut logiquement être rapporté qu'à la syphilis et non à une origine athéromateuse. Toutefois on ne peut formellement exclure une anomalie congénitale de l’aorte qu’avait eue également son père.
          *L’observation de la syphilis de Paul Gauguin a pu être reconstruite à partir des textes le concernant. La maladie, une fois de plus n’a pas trop influé sur son œuvre. Mais  que de courage pour continuer de peindre dans les mauvaises conditions de santé qui étaient les siennes. De ce que l’on sait, seul l’eczéma aurait été un frein temporaire à son travail de peintre :
«  En janvier 1897  il est à nouveau hospitalisé à Papeete…. Aux mois de mai et juin il travaille à la construction de son atelier. Une nouvelle poussée d'eczéma l'empêche de peindre. »
L’absinthe qu’il buvait quotidiennement depuis son apprentissage avec Vincent van Gogh, lui aura sûrement permis de tenir le cap.

   
                                                                   La Maison du jouir.
 
        Bibliographie
1.      BARIETY Maurice, COURY Charles - Histoire de la médecine ; les grandes études historiques - Librairie Arthème Fayard - 1963
2.      BRIGNEAU François in : Le Roman Vrai de la IIIè et de la IVè République - Première partie 1870 - 1918 - Bouquins, Robert Laffont, 1991.
3.      CACHIN Françoise -  L'Art du XIXè siècle (1850-1905) - Editions Citadelles.
4.      DANIELSON - 1975, p 198.
5.      DENVIR Bernard - Chronique de l'Impressionnisme ; histoire d'un mouvement jour après jour - Editions de la Martinière, Paris 1993.
6.      Dictionnaire de la Peinture française - Librairie Larousse -  
7.      Dictionnaire Universel de la Peinture, Le Robert, Tome 3 - p 46, 1975
8.      Editions Atlas multimédia 1977 -  Les génies de la peinture - Gauguin
9.      Encyclopédie de l'Impressionnisme - Maurice Serullaz - p. 97.
10.   Fondation Pierre Gianalda.
11.   GAUGUIN Paul - Lettre à Alfred Valette Directeur du Mercure de France
12.   GAUGUIN Paul Lettre à André Fontainas p 8 Le Classique de l'Art - Flammarion 1981
13.   GAUGUIN Paul - Lettre à Charles Morice
14.   GAUGUIN Paul - Lettre à Charles Morice 10-12 octobre 1897
15.   GAUGUIN Paul - Lettre à Daniel Monfreid.
16.   GAUGUIN Paul - Lettre à Mette du 26/12/1886.

 

2 septembre 2012

Les rhumatismes de Renoir nature et incidence sur son art.


Renoir était atteint de rhumatisme polyarticulaire inflammatoire déformant atteignant de manière  prédominante symétrique et bilatérale ses mains, mais aussi genoux, rachis. De son début en 1897 jusqu’à sa mort en 1919, la maladie n’avait cessé d’évoluer, elle était chronique. Ses mains, principalement affectées, s’étaient  considérablement déformées. La maladie s’accompagnait d’une atteinte de l’état général et de manifestations systémiques au niveau de l’œil, poumon etc.
Le tableau de la maladie que présentait Renoir, est de nos jours  suffisamment précis, pour faire porter le diagnostic de polyarthrite chronique évolutive d’autant qu’il serait associé à un marqueur : le facteur Rhumatoïde, une immunoglobuline témoin d’une maladie auto-immune (hyperactivité du système immunitaire à l'encontre de substances ou de tissus qui sont normalement présents dans l’organisme). Il ne pouvait en être ainsi du temps de Renoir.
Quelle était donc la nature des rhumatismes de Renoir.
          Parmi les rhumatismes chroniques inflammatoires deux maladies étaient très anciennement connues : la goutte et l'arthrose. Une troisième maladie était venue compléter le trio la polyarthrite chronique évolutive. Toutes ont été longtemps confondues sous la dénomination d’arthritisme

         La polyarthrite chronique évolutive (PCE) serait d'apparition récente puisqu'on n’en trouve pas de trace dans la littérature avant une thèse de 1800. Les déformations si particulières de la maladie, notamment au niveau des mains n'ont pas été retrouvées sur les squelettes anciens. Elles ne figurent pas non plus sur des tableaux de peintres avant le XVIIe. Ce diagnostic est en effet probable dans « Les trois grâces » de Rubens, les mains de la femme de gauche montrant les déformations caractéristiques.

          La connaissance de l’arthrose était acquise cliniquement bien avant qu’elle ne soit authentifiée par la radiologie et le diagnostic de la maladie était possible, au moment où Renoir développait ses rhumatismes.

           L’acte de naissance de la PCE date de 1800 avec la thèse d'Auguste Landré-Beauvais " Sur la goutte asthénique primitive." La première bonne description se trouve également dans une autre thèse, celle de Charcot (1853). Il y décrit les déformations des mains crées par "le rhumatisme articulaire progressif". Dans cette thèse il séparait nettement la PCE de la goutte, mais la différenciait assez mal de l'arthrose. Dans  "Traetise on gout and rhumatic gout", Alfred Baring Garrod (1859) donnait une description de la PCE qu’il baptisait arthrite rhumatoïde bien distincte de la goutte. Il fallait attendre les études anatomopathologiques de Nicols et Richardson (1907) pour que la polyarthrite chronique évolutive soit clairement séparée de l’arthrose.
             Il est clair que comme l’écrivait Jean Renoir, ces rhumatismes chroniques inflammatoires et déformants étaient un mystère. Un mystère d’autant plus réel que souvent on donnait à la PCE des dénominations qui pouvaient égarer le  diagnostic. Goutte asthénique primitive de Landré,  Rhumatic gout  de Garrod. Georges Huisman attribue les mains déformées de Renoir à la Goutte :
« En 1902 sa santé décline progressivement. Pour finir ses mains seront déformées par la Goutte. »
       Il est vrai que devant la réaliste et brillante description de la goutte que présentait le personnage Chanteau dans le roman « Joie de vivre » de Zola (Rougon-macquart) on est confondu par la ressemblance des deux hommes (Renoir et Chanteau) : mains déformées, malades figés dans un fauteuil. Cependant contre le diagnostic de goutte chez Renoir on note d’une part qu’il n’avait jamais présenté les crises aigües douloureuses nocturnes au niveau du gros orteil signe pathognomonique de la maladie goutteuse et que  d’autre part les mains n’étaient pas déformées par les tophus de la goutte. L’arthrose était assez facile à différencier, même avant l’argument radiologique pour ne pas être  retenue dans le cas de Renoir d’autant que dès le début du XXe siècle les deux maladies PCE et arthrose pouvaient être catégoriquement différenciées par les études anatomopathologiques. On peut donc par élimination ne garder que le diagnostic de polyarthrite chronique évolutive.



L’incidence de la maladie dans la pratique de son art.
         Chez Renoir   peinture rythme avec maladie. Il a du mal à travailler car il souffre et du mal à réaliser nombre de commandes de tableaux qu’on lui demande, le portrait de Madame Robert de Bonnières entre autre. Et l’on comprend ses difficultés.
     *   Nous sommes en  1912-1913, Gabrielle (parente de Madame Renoir, modèle privilégié de l’artiste) est toujours là près du peintre pour l’aider :
« Mais comment peut-il peindre ? Demandons-nous à cette femme. Je lui place les pinceaux entre les doigts et les retiens avec les cordons, les rubans que vous avez vus. Parfois ils tombent je les lui remets, mais ce qu'il y a de plus surprenant en M Renoir ce sont ses yeux de lynx. Parfois il me dit d'enlever, là, sur la toile un poil de brosse qui s'est collé. Je cherche je ne trouve pas et c'est monsieur qui me le montre, minuscule, caché dans un empâtement. »
         *   Nous sommes en 1917, deux ans avant sa mort.  Jean Renoir se souvient :
« Alors qu’il ne peut plus marcher et que son état général s’altère de plus en plus, il est à Cagnes sur mer dans le domaine des Collettes qu’il vient d’acheter. A ce moment là il ne pouvait absolument plus marcher. Quand il fut dans un état d'extrême faiblesse - ce fut l'état de ses dernières années - et voulant peindre jusqu'à son dernier souffle il se fit construire un atelier en verre duquel il pouvait voir son "modèle" nu dans le jardin. Il fut un magnifique exemple humain de courage. »
      *  Nous sommes en 1918. La littérature est abondante concernant sa volonté de peindre qui ne diminue pas :
« Et c'est dans cet état physique  qui serait pour tous les autres hommes, un enfer, que Renoir va peindre ses plus magnifiques œuvres, dépassant ses œuvres  de jeunesse et de maturité. »
«  Renoir obéit à un système de travail si acharné qu'il a déjà à 60 ans, les signes de la vieillesse : son visage était ravagé, creux, plissé, les poils de sa barbe clairsemés et deux petits yeux clignotants brillaient humides, doux et bons sous des sourcils broussailleux… »
        *     Nous sommes en 1919, l’année de sa mort, il va au plus mal et pourtant seul le travail peut le soulager :
«  En septembre 1919, Renoir n'est plus qu'un squelette, vivant tourmenté par la douleur, un paquet d'os et de peau que rien ne peut apaiser que la peinture. »
Cet homme ne s’arrêtera jamais. Alors qu’il ne peut plus marcher et que son état général s’altère de plus en plus, alors que ses mains sont déformées et atrocement mutilées, alors qu’il est invalide à cent p. cent, il va réaliser une toile qui sera le sommet de son art. Pour cela il fait construire un chevalet mobile spécialement conçu pour rouler sur un cylindre. Travaillant assis, des jours durant, il va peindre « Les Baigneuses »1918-1919, une toile dont il était fier. Il s’en était entretenu avec le peintre Henri Matisse en lui disant qu’elle était le sommet et la synthèse de son art. Connaissant l’attachement de leur père à cette toile, ses enfants en feront don à l’Etat.
 
Les Baigneuses 1918-1919

Non content de poursuivre sa peinture et en dépit de son état de santé, il veut encore aller plus loin et se mettre à la sculpture. Pour Renoir, ce sont les yeux qui remplacent les doigts malades, inutilisables, dictant et  corrigeant les formes façonnées par des mains « empruntées » à un élève de Maillol, Richard Guino. Sur ses indications il réalise un magnifique bronze  la « Vénus victorieuse », c’était son grand désir.
Sous ce soleil on a envie de voir des Vénus de marbre ou de bronze mélangées aux feuillages."  
Une fois de plus pendant l’hiver de 1919 il va prendre froid :
« Mais il avait peut être pris froid dans son jardin de Cagnes. Il eut une congestion pulmonaire au cours de laquelle il lui arriva de faire allusion, mais sans geindre à sa fin probable "je suis foutu" disait-il. Toutefois ce n'est pas expressément de sa congestion dont il est mort. Il eut un arrêt du cœur  (il aurait toujours eut cet organe très délicat) de sorte qu'il échappa aux douleurs de l'étouffement, classiques dans la congestion mortelle. »

          Le 2 décembre 1919 alors qu’il venait de terminer une Nature morte avec des pommes, il fermait les yeux pour toujours. Mais avant de mourir, les deux médecins près de son lit ayant  parlé de chasse et de bécasse, le peintre de courage, demandait une dernière fois qu’on lui apporte ses pinceaux.