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20 août 2012

La syphilis d’Edouard Manet (1832-1883)


                                 
                                            Un coin du jardin à Bellevue  1880.

Manet avait très tôt connu la notoriété quand bien même elle fut marquée par des scandales en 1863 et en 1865. Devenu chef de file de la nouvelle génération de peintres, principalement les impressionnistes qu’il suivra d’un regard attentif sans les rejoindre, il était  assuré de faire carrière comme peintre. Cette vie de peintre attendue il allait bien la connaître mais elle allait être entachée par la maladie.
Tout le monde connaît de Manet: Le "Déjeuner sur l'herbe" ou "l'Olympia" ne serait-ce que par les scandales qu’ils avaient provoqués. Peu savent que le peintre était syphilitique. C'est cet aspect de sa vie que nous  proposons dans ce message à partir d’écrits concernant le monde l’art.

Comme dans toute maladie sexuellement transmissible = MST (ex maladie vénérienne), il importe de connaître l’origine de la contamination, le tableau clinique présenté par le patient et pour ce qui concerne l’esprit de nos messages la répercussion éventuelle de la maladie sur l’œuvre du peintre.

Recherche de la contamination
        Pour Manet enfant de la haute bourgeoisie conservatrice, le choix d’une carrière était sans ambigüité : le barreau ou la marine. Mais voilà, Manet qui avait d’autres ambitions, notamment celle de la peinture et ne voulant pas se heurter à son père,  acceptait malgré un premier échec à l’Ecole Navale de s’embarquer pour le Brésil : Le 9 décembre il s'embarquait comme pilotin sur "le Havre et Guadeloupe".  A son retour après un deuxième échec à Navale, ses parents le laissaient voler de ses propres ailes.
        Considérant ce voyage de marin et au Brésil, Henri Perruchot envisage une contamination brésilienne : « il connaît l’amour avec une esclave noire et contracte du même coup la syphilis » Plus prudent Pierre Dais pense : «  qu’un jeune bourgeois n’avait nul besoin d’aller à Rio pour "faire le garçon.» Il opte donc pour une contamination parisienne. Et de fait à l’époque la maladie existait à un taux élevé rendant le risque de contamination plus grand. Fernand Destaing expliquant les méfaits du mal chez ceux qui appartenaient à la vie mondaine, écrivait : « Comme la vérole fait tomber les cheveux et multiplie les furoncles sur le cou, la mode imposera la perruque et le jabot de dentelle afin de permettre aux grands de ce monde de dissimuler leur maladie »
          Manet lui-même n’était pas prolixe sur le sujet et d’ailleurs quand on lui parlait de sa maladie il disait avoir des rhumatismes comme son père. Sans doute ignorait-il que son père avait eu la même maladie que lui : la syphilis.
         Découverte à la quarantaine, la maladie d’Edouard Manet ne pouvait en aucun cas être considérée comme d’origine héréditaire.

Le tableau clinique        
         Le manque de connaissance certaine sur la contamination de Manet importait peu car le tableau clinique était très évocateur d’une neurosyphilis identifiant du même coup la maladie et sa cause.     
         La littérature situe les premiers signes de la maladie à la fin des années 70 (1879).
Ainsi George Huysmans écrit : «  Dès la fin de la décennie 70, alors qu'il est encore jeune, Manet tombe gravement malade ce qui l'empêche de peindre autant qu'il le voudrait. »
Sa maladie était une  ataxie  un terme qui revient fréquemment dans la littérature : «  Frappé d'ataxie à cette date (1879), Manet séjourne à Bellevue, à Versailles puis à Rueil… »
On relève à nouveau dans une monographie sur Manet le nom d'ataxie : «  A la fin des années  soixante-dix, son état de santé se détériore. Il ressent les premiers signes de l'ataxie, l'horrible maladie nerveuse qui le conduira rapidement à la mort. » 
Huysmans, précise qu'il s'agissait d'une ataxie locomotrice : «  …Manet est épuisé par tant de labeur, les luttes ont usé ses nerfs et il ressent depuis deux ans les premières atteintes d'une affreuse maladie qui l'emportera : l'ataxie locomotrice…. » 
         Ainsi des biographes et critiques d'Art, nous apprennent que Manet était atteint d’une maladie nerveuse et nous en donne le nom, l'ataxie locomotrice. Il s'agit en fait du Tabès, une forme clinique de la syphilis nerveuse, un terme que l’on retrouve dans un article du Dictionnaire Universel de la Peinture : «… sa santé est atteinte, et en 1879  il doit suivre un traitement hydrothérapique pour ce qu'il croit être des rhumatismes, il s'agit en réalité du Tabès. »  

En 1879, l’ataxie locomotrice avait déjà bien été identifiée par les médecins et son rattachement à la syphilis était certain.  A partir du milieu du XIX e siècle, la syphiligraphie achevait en effet de s’édifier.  Une distinction été faite entre la syphilis et les autres maladies vénériennes non syphilitiques. En clinique Duchenne de Boulogne séparait l’ataxie locomotrice progressive des autres paralysies (1858). Son origine syphilitique était démontrée plus tard en 1875 par Fournier. Le terme de Tabès antérieurement utilisé par Romberg reste attaché à cette forme de syphilis nerveuse. Il est donc étonnant qu’il n’ait jamais été question de syphilis tant de la part de Manet que de son entourage. Cela est d’autant plus étrange que des contemporains comme Baudelaire, Maupassant et le peintre Paul Gauguin n’ont eu aucune honte à en parler. A croire que la syphilis n’était une « maladie honteuse » que dans le milieu de la haute bourgeoisie.   Quoiqu’il en soit, à une époque où les seuls traitements proposés étaient le Mercure et l’Hydrothérapie la maladie de Manet ne pouvait que progresser et devenir invalidante au point de l’amener à changer sa manière de peindre. 

Conséquences sur l’œuvre

          Dès le début, Manet avait des douleurs fulgurantes dans les jambes : «  Il souffre de crises de plus en plus fréquentes, de plus en plus douloureuses…. »
Ces crises douloureuses au niveau des jambes, l'empêchaient non seulement de marcher mais de rester debout et donc de peindre. Les témoignages dans la littérature sur l’art sont nombreux :
«  Pendant l'été 1882, à Rueil, il peut à peine marcher et use ses dernières forces à peindre son jardin ou quelques rapides esquisses de jolies visiteuses »
«  … il marche de plus en plus difficilement et doit s'aliter en avril 1883… »
 «  Affaibli, il ne peut plus descendre jusqu'au café où il avait ses habitudes »
«  Atteint d'ataxie, de paralysie progressive, il préfère la technique du pastel et exécute ainsi des nus, des figures de jeunes femmes "La blonde aux seins 
                                                                         
                     La blonde aux seins nus 1878           Rose dans un verre de champagne 1882

 Aux yeux de Manet, la maladie dont il occultait le nom, n’étaient autre qu’un état qui  le confinait dans le jardin ou à l’intérieur de sa maison de Rueil et qui le contraignait à peindre assis. C’est malheureusement, au moment où il allait accéder au plaisir suprême des impressionnistes, celui d’aller peindre en plein air sur le motif, que Manet s’était trouvé dans l’incapacité de se déplacer et de rester debout. Voilà donc Manet terminant douloureusement sa vie en peignant des Natures mortes et faisant des portraits, ceux de jolies femmes, amies ou anciens modèles qui continuaient à lui rendre visite. Manet décède le 30 avril 1883.

Ouvrages consultés
1.       BARIETY Maurice, COURY Charles - Histoire de la médecine ; les grandes études historiques - Librairie Arthème Fayard - 1963
2.       BENEZIT Emile - Dictionnaire des Peintres, Sculpteurs, Dessinateurs et Graveurs - Tome 7, p. 135-136 - Librairie Gründ,. Paris 1976.
3.       DESTAING Fernand - Ces maladies qui ont changé le monde, de Job à Roosevelt - Presses de la Cité, p. 102, 1978
4.       Dictionnaire de la Peinture française - ( la peinture en France du Moyen-Âge à nos jours) Librairie Larousse - p. 316-319,  1991
5.       Dictionnaire Universel de la Peinture, Le Robert, Tome 4 - p 339-348, 1975
6.       Editions Atlas multimedia  -  Les génies de la peinture - 1977
7.       FABRI  Editions -  Regards de la peinture
8.       FLORISOONE Michel - L'Art et l'Homme - Tome III, p. 340-341, Librairie laroussse, Paris, 1961.
9.       Fondation Pierre Gianadda - Manet, 1896.
10.    LECHEVALIER Bernard - Syphilis du système nerveux - Hamburger Jean, Godeau Pierre - Traité de Médecine, Tome 2, p. 2260, Flammarion  Médecine -Sciences, 1981.
11.    Les Classiques de l'Art - Tout l'œuvre  peint de Manet - chronologie - Flammarion, 1970.
12.    MONNERET Sophie - L'Impressionnisme et son époque - Dictionnaire international, Tome 1, p 487, Bouquins,  Editions Robert Laffont Paris 1979.
13.  Monographie REGARDS sur la peinture - Manet - N°5,   Editions Fabri, 1995.
14.   PASQUET  Martin - Classiques - Maupassant - Biographie  étude de l'œuvre - p 74, Albin Michel, 1993.
15.   SERULLAZ  Maurice - Encyclopédie impressionniste - Somogy, p. 121-128,  Paris 1974..




3 commentaires:

  1. Bonjour,

    Je découvre votre blog avec intérêt, Le cas de Manet est assez topique de l'épidémie de syphilis nerveuse qui sévissait à son époque, on peut en rapprocher celui de Daudet également tabétique. Fournier relève dans ses oeuvres que le tabes est souvent confondu avec des rhumatismes dans sa période préataxique, Manet ne fait donc pas exception. Il me semble cependant, je ne suis pas médecin, que le tabes ne tue pas directement et que ce peintre est mort d'une septicémie et d'un abus de narcotique mais c'est à vérifier. L'origine syphilitique du tabes commençait d'être évoqué à l'époque où Manet est tombé malade, elle n'a été acceptée que progressivement, la preuve d'antécédents syphilitiques étant souvent difficile de par la discrétion des signes initiaux, chancre et accidents secondaires, les pudeurs des malades ou leur oubli, l'incubation étant souvent longue.

    Je termine ce commentaire déjà un peu long en ajoutant qu'un tabétique peut vivre plus de 20 ans, le mal peut s'immobiliser sans rétrocéder néanmoins le cas de Manet n'était donc pas nécessairement désespéré.

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  2. ReBonjour,
    je découvre le cas de Manet, qui, à vrai dire ne m'étonne pas trop, d'autres, comme vous le dites si bien n'avaient pas peur de parler de leur mal, et il est regrettable que Manet n'ait pu tenir debout à l'extérieur, il nous aurait laissé des sujets sans doute merveilleux
    cordialement
    Byskot29

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  3. Bonjour, Votre mini biographie ne manque pas d'intérêt. Compte tenu de la multiplicité des relations sexuelles du peintre, personne ne parle de la transmission par lui-même de la maladie. Cette forme ne serait donc pas contagieuse ?

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